L'annonce est tombée ce vendredi 5 décembre 2025 au petit matin : Netflix a officiellement conclu un accord pour acquérir la division studios et streaming de Warner Bros Discovery. À 27,75 dollars par action — 23,25 dollars en cash et 4,50 dollars en actions Netflix — le géant du streaming s'empare d'un des joyaux d'Hollywood, mettant fin à plusieurs semaines d'enchères acharnées face à Paramount Skydance et Comcast.
Cette opération, la plus importante depuis le rachat de Fox par Disney en 2019, permet à Netflix de mettre la main sur un catalogue sans équivalent : les franchises Harry Potter, DC Comics, Game of Thrones, les archives HBO et le studio centenaire fondé en 1923. Pour Ted Sarandos, co-directeur général de Netflix, c'est l'aboutissement d'une stratégie patiente.
« Notre mission a toujours été de divertir. En combinant l'incroyable bibliothèque de séries et de films de Warner Bros — des classiques intemporels comme Casablanca et Citizen Kane aux favoris modernes comme Harry Potter et Friends — avec nos titres qui définissent la culture tels que Stranger Things, KPop Demon Hunters et Squid Game, nous serons en mesure de le faire encore mieux. » — Ted Sarandos, co-CEO de Netflix, communiqué du 5 décembre 2025
Ted Sarandos, co-CEO de Netflix - image Hollywood Reporter
Figure controversée depuis son arrivée à la tête de Warner Bros Discovery en 2022, David Zaslav aura finalement réussi à maximiser la valeur de son groupe dans des conditions difficiles. L'homme qui avait été hué lors d'une remise de diplôme à Boston University en 2023, au plus fort des grèves des scénaristes et acteurs, aura su repositionner WBD comme une cible de choix pour les acheteurs.
La relation personnelle entre Zaslav et Sarandos, deux « amis de longue date » selon les observateurs, n'est pas étrangère à l'issue des négociations. Lors du gala du Simon Wiesenthal Center fin octobre, les deux hommes ont été aperçus en conversation prolongée, tandis que Zaslav présentait Sarandos comme « l'un des grands de notre industrie ». Cette proximité a d'ailleurs été vivement critiquée par Paramount.
« Cette acquisition réunit deux des plus grandes entreprises de récits au monde pour offrir à encore plus de gens le divertissement qu'ils aiment le plus regarder. » — David Zaslav, CEO de Warner Bros Discovery
David Zaslav, CEO de Warner Bros Discovery - Image Variety
L'accord n'a pas été conclu sans heurts. Dans les jours précédant l'annonce, Paramount Skydance a multiplié les courriers incendiaires au conseil d'administration de WBD. Dans une lettre obtenue par plusieurs médias, les avocats du cabinet Quinn Emanuel, représentant Paramount, accusent le processus d'être « faussé et inéquitable », orienté vers « un résultat prédéterminé favorisant un seul enchérisseur ».
Paramount affirme que son offre — environ 24 dollars par action pour l'ensemble de WBD, câble compris — représentait « la voie la plus claire vers la clôture », arguant que Netflix ferait face à des obstacles réglementaires insurmontables. L'argument de David Ellison, patron de Paramount Skydance et proche du président Trump, n'aura pas suffi à convaincre le board de Warner Bros Discovery.
« Netflix est la dernière grande entreprise technologique à n'avoir pas fait l'objet d'un examen antitrust sérieux au niveau mondial. Tenter d'acquérir les actifs de WBD va changer la donne. La simple vérité est qu'un accord avec Netflix comme acheteur ne se conclura probablement jamais. » — Lettre de Paramount au conseil d'administration de WBD, 4 décembre 2025
La fusion Netflix-Warner Bros soulève des questions antitrust majeures des deux côtés de l'Atlantique. Aux États-Unis, des responsables de la Maison Blanche ont déjà exprimé leurs inquiétudes lors de réunions tenues fin novembre. Selon un officiel ayant participé aux discussions, « Netflix domine déjà le marché, et l'incorporation d'un service de streaming majeur pourrait à terme supprimer la concurrence ».
Le représentant républicain Darrell Issa (Californie) a écrit au procureur général Pam Bondi et à la cheffe de la division antitrust du DOJ, Gail Slater, pour alerter : « Netflix détient déjà un pouvoir de marché inégalé. L'acquisition des abonnés de HBO Max et des droits de contenus premium de Warner Bros renforcerait encore cette position. »
En 2019, Disney avait racheté les actifs de 21st Century Fox pour 71 milliards de dollars — une opération d'ampleur comparable. Les régulateurs américains avaient alors imposé la cession des chaînes sportives régionales de Fox. En Europe, la Commission européenne avait exigé le désengagement de certaines chaînes factuelles (History, Crime & Investigation, Lifetime). Pour Netflix, les experts anticipent un processus similaire : enquête approfondie, mais approbation sous conditions.
Côté européen, les spécialistes interrogés par Deadline estiment peu probable un blocage pur et simple. « L'UE ne bloque jamais ces deals. Elle impose toujours des remèdes d'accès », analyse Cristina Caffarra, économiste de la concurrence ayant conseillé Apple et Amazon. La vente de certains droits ou catalogues pourrait être exigée, mais l'opération devrait passer.
Face aux critiques, Netflix déploie une stratégie argumentaire rodée. Le groupe a fait valoir auprès de WBD que la fusion permettrait de proposer un bundle Netflix + HBO Max à prix réduit, bénéfique pour les consommateurs. Cet argument vise directement à neutraliser les critiques antitrust : si le consommateur y gagne, difficile de justifier un blocage.
Les données sectorielles semblent d'ailleurs soutenir cette thèse. Selon l'analyse de Reelgood, Netflix et HBO Max ne partagent que 12 films et 18 séries en commun — un taux de chevauchement de seulement 0,4% pour les films. Les deux services ont développé des stratégies de contenu radicalement différentes, ce qui limiterait les effets anti-concurrentiels directs.
C'est peut-être sur le terrain de l'exploitation en salles que l'inquiétude est la plus palpable. Ted Sarandos n'a jamais caché sa vision du cinéma traditionnel. En avril 2025, lors du TIME100 Summit, il déclarait sans ambages : « L'expérience théâtrale est une idée dépassée pour la plupart des gens, pas pour tout le monde », ajoutant que « la majorité du pays ne peut pas se rendre à pied dans un multiplexe ».
Netflix a certes promis de maintenir les sorties en salles pour les films Warner Bros, honorer les engagements contractuels existants. Mais les producteurs restent sceptiques quant à la pérennité de ces promesses une fois l'intégration achevée.
« Nous sommes dans le business de l'abonnement streaming, et vous pouvez voir nos résultats. C'est un business solide qui plaît à un très large segment de consommateurs. Nos dix meilleurs films dépassent tous 100 millions de vues, parmi les films les plus regardés au monde. » — Ted Sarandos, conférence aux investisseurs, octobre 2024
Fait rarissime dans l'industrie, un groupe de producteurs et réalisateurs de premier plan a adressé une lettre anonyme au Congrès américain le 4 décembre, quelques heures avant l'annonce du deal. Ces « producteurs de longs métrages inquiets » — qui ont choisi de ne pas signer par crainte de représailles de la part de Netflix — alertent sur une potentielle « crise économique et institutionnelle à Hollywood ».
Trois griefs principaux sont formulés : Netflix pourrait « dévaster le marché du film en salles » en raccourcissant ou supprimant les fenêtres d'exclusivité théâtrale ; le géant du streaming accumulerait un pouvoir de négociation disproportionné vis-à-vis des créateurs ; enfin, les tarifs de licence post-salle pourraient être tirés vers le bas. Les auteurs appellent les élus à soumettre l'opération « au plus haut niveau d'examen antitrust ».
« Netflix considère tout temps passé à regarder un film en salle comme du temps non passé sur leur plateforme. Ils n'ont aucune motivation à soutenir les sorties en salles et pourraient chercher à les détruire. » — Lettre de producteurs anonymes au Congrès, citée par Variety, 4 décembre 2025
Pour l'industrie audiovisuelle française, cette méga-fusion intervient dans un contexte déjà fragile. Le modèle français, unique au monde, repose sur un équilibre subtil entre obligations de financement des diffuseurs (chaînes et plateformes), chronologie des médias et aides publiques du CNC. L'arrivée d'un acteur dominant comme Netflix-Warner Bros pourrait bousculer cet édifice.
Depuis 2021, les plateformes étrangères sont soumises au décret SMAD, qui les oblige à investir 20 à 25% de leur chiffre d'affaires français dans la production locale. En 2022, Netflix a signé un accord historique avec les organisations du cinéma français (BLIC, BLOC, ARP), s'engageant sur un minimum de 30 millions d'euros annuels dans le cinéma d'expression française, avec des clauses de diversité et de volume.
Mais que deviendront ces engagements si Netflix, déjà en position de force, absorbe également Warner Bros — un autre contributeur au système français ? Les plateformes américaines « devaient tuer le cinéma français, elles contribuent à le sauver » — pour l'instant. Mais la concentration du pouvoir d'achat entre les mains d'un seul acteur pourrait modifier le rapport de force.
Le Syndicat des Producteurs Indépendants (SPI), qui représente plus de 570 sociétés, observe la situation avec vigilance. Si Netflix accumule un pouvoir de marché trop important, les producteurs indépendants risquent de voir leurs marges de négociation se réduire encore, alors même que la baisse des investissements de Canal+ dans le cinéma français — passant potentiellement de 200 à 110 millions d'euros — crée déjà un vide à combler.
Cette acquisition s'inscrit dans un mouvement plus large de consolidation de l'industrie du divertissement. Après le rachat de Fox par Disney (2019), la fusion AT&T-Time Warner puis le spin-off de Warner Bros Discovery (2022), et le rapprochement Skydance-Paramount (2024), c'est une nouvelle page qui s'écrit. En moins d'une décennie, le nombre d'acteurs majeurs à Hollywood s'est drastiquement réduit.
Une étude académique récente sur la politique audiovisuelle européenne souligne le déséquilibre croissant entre les « lead firms » (diffuseurs traditionnels et streamers) et les producteurs. « Les géants du streaming ont créé un terrain de jeu inégal dans l'industrie », note le rapport, appelant à un soutien renforcé des diffuseurs européens face aux « forces du marché mondial ».
La finalisation de l'accord Netflix-Warner Bros est attendue pour le second semestre 2026, après le spin-off de la division Discovery Global (prévue au troisième trimestre 2026) et l'obtention des autorisations réglementaires. D'ici là, l'industrie va vivre dans l'incertitude.
Pour les professionnels français — producteurs, distributeurs, techniciens, exploitants — plusieurs scénarios sont à surveiller : le maintien ou non des engagements de Netflix envers le cinéma français ; l'évolution des parts de marché streaming en Europe (Netflix+HBO Max représenterait environ 30-32% du marché américain, mais probablement moins en France) ; et surtout, l'attitude des régulateurs européens qui pourraient imposer des conditions structurantes.
Une chose est certaine : le paysage audiovisuel mondial ne sera plus jamais le même. Pour le meilleur — l'accès à un catalogue unique pour les abonnés — ou pour le pire — la fragilisation d'un écosystème de création diversifié qui a fait la richesse du cinéma européen et français.
P.R.
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