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Cannes, l'IA et le tapis rouge

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Alors que les Oscars viennent d’exclure les acteurs et scénarios générés par IA de leurs prix, Cannes tente de tenir une ligne plus ambiguë : accueillir les films qui utilisent l’IA sans laisser la machine « dicter sa loi » au cinéma, tout en assumant une ville devenue vitrine mondiale de l’intelligence artificielle, de la sécurité aux festivals dédiés. Entre capacité d’accueil des œuvres, vitesse des flux numériques, compatibilité des formats, consommation énergétique, coût et impact écologique, la politique des festivals reste largement à écrire.


« Nous refusons que l’IA dicte sa loi » : un cadrage politique, mais encore flou

À l’annonce de la sélection officielle 2026, la présidente du Festival de Cannes, Iris Knobloch, a tenu à fixer le ton : « nous refusons que l’IA dicte sa loi au cinéma », tout en rappelant que le festival « défend la liberté de créer pour tous les êtres humains, mais seulement pour les êtres humains ». Cette déclaration dessine une ligne de crête : l’IA est reconnue comme outil déjà présent « dans les studios, dans les salles de montage, dans le processus de création », mais son accession au statut d’auteur ou d’interprète est clairement rejetée. Dans les œuvres projetées sur la Croisette, l’IA est déjà un personnage, un motif, parfois une menace . Les Cahiers du cinéma ont ainsi décrit l’IA comme un « éléphant dans la pièce » rôdant d’un bout à l’autre du festival, des blockbusters aux débats de fond. Mais du côté du règlement, Cannes n’a pas encore l’équivalent de la ligne rouge posée à Hollywood : aucune règle publique n’interdit à ce stade la sélection d’un film écrit, monté ou partiellement généré par des outils d’IA, tant que des professionnels humains en revendiquent la responsabilité artistique. Cette ambiguïté nourrit un débat brûlant : jusqu’où un festival peut-il ouvrir ses écrans aux films « augmentés » par IA sans dévaloriser le travail humain, ni légitimer des pratiques industrielles contestées dans les studios ?


Les Oscars ferment la porte aux acteurs et scénarios générés par IA

Le contraste avec la position américaine est désormais frontal. L’Academy of Motion Picture Arts and Sciences, qui organise les Oscars, vient d’annoncer que les performances d’acteurs devront être « créditées dans le générique légal du film et démontrablement jouées par des humains avec leur consentement » pour être éligibles, excluant de fait les comédiens entièrement générés par IA. Les scénarios devront, eux, être « human-authored », c’est‑à‑dire écrits par des humains, même si des outils logiciels peuvent intervenir dans le processus. Le Figaro soulignent que les Oscars restent ouverts aux films qui utilisent l’IA, mais s’attachent à réaffirmer officiellement « la valeur du travail humain dans la création artistique » et se réservent le droit de demander des informations détaillées sur l’usage de l’IA dans chaque production. En quelques lignes de règlement, l’Académie pose un principe simple : l’IA peut assister, jamais remplacer, là où le prix prétend distinguer une performance ou une écriture. Cette clarification arrive après des années de tensions, marquées par les grèves des scénaristes et des acteurs en 2023 autour de la protection des droits face aux modèles génératifs. Elle fournit un cadre de référence implicite à tous les grands festivals : ignorer la question de l’IA dans les règles d’éligibilité, c’est désormais se situer à rebours d’Hollywood, alors même que les plateformes et les studios mondiaux sont les premiers partenaires de Cannes.


Sur la Croisette, une politique par défaut : l’humain reste la vitrine, l’IA reste dans les coulisses

Contrairement aux Oscars, le Festival de Cannes ne publie pas de section de règlement spécifique à l’IA : aucune mention explicite de scripts générés, d’acteurs synthétiques ou de modèles vidéo ne figure dans les documents mis à disposition des professionnels. Cette absence peut s’interpréter comme une stratégie : maintenir un principe d’auteur humain au sens classique du droit français sans figer des technologies encore mouvantes. Dans les faits, le festival accueille déjà des œuvres qui interrogent l’IA comme sujet, voire qui en incorporent des fragments d’images ou de voix générées, mais il ne met pas en avant des films entièrement produits par IA dans les sections majeures de la sélection officielle. Cette prudence contractuelle est cohérente avec le discours d’Iris Knobloch : reconnaître l’inscription de l’IA dans la fabrique des films, tout en refusant qu’elle devienne un « auteur » ou une star à part entière sur l’affiche. Elle laisse toutefois ouvertes des zones grises : un scénario largement réécrit avec ChatGPT, un personnage secondaire créé via un modèle vidéo, une reconstitution de voix pour une copie restaurée… À partir de quel seuil un festival devrait-il exiger une transparence formalisée sur l’usage de l’IA ? Et qui est responsable vis‑à‑vis des festivals en cas de litige sur les données d’entraînement ou les droits voisins ?

Cannes, « capitale mondiale de l’IA »… mais d’abord côté salons et sécurité

Paradoxalement, c’est moins le Festival de Cannes que la ville de Cannes elle‑même qui assume le plus clairement sa stratégie IA. La municipalité s’est engagée en 2024 dans l’intégration d’outils d’IA générative dans ses services, avec un plan piloté par le maire David Lisnard et la mise en place d’une charte éthique pour encadrer ces usages. Elle accueille également le World AI Cannes Festival (WAICF), devenu en quelques années « le plus grand salon mondial dédié à l’intelligence artificielle » au Palais des Festivals. Côté sécurité, la ville a surtout fait parler d’elle en expérimentant, dès l’édition 2024 du Festival de Cannes, des caméras de vidéoprotection « intelligentes », capables de détecter colis abandonnés, mouvements de foule ou comportements jugés suspects autour du Palais. Cette vidéosurveillance algorithmique, autorisée à titre expérimental par la loi relative aux Jeux olympiques 2024, a été présentée comme un effort pour « gagner du temps » dans la chaîne d’alerte sans recourir à la reconnaissance faciale, explicitement exclue du dispositif. Ici, l’IA n’est pas dans les films, mais dans l’infrastructure d’accueil du festival : une IA qui sécurise, classe et filtre les flux de corps et d’événements autour du cinéma. Cette dissymétrie (machine très présente dans le contrôle, beaucoup plus discrète dans la création) questionne l’image que les festivals veulent donner : l’innovation d’un côté, la préservation d’une mythologie du génie humain de l’autre.


WAiFF, Artefact et autres laboratoires : quand l’IA revendique sa place au cinéma… à Cannes

Si la sélection officielle de Cannes avance prudemment, d’autres événements prennent le contrepied et font de l’IA l’axe central de leur programmation, parfois dans les mêmes lieux. Le World AI Film Festival (WAiFF), lancé à Nice puis déplacé à Cannes, s’est installé cette année dans quatre sites emblématiques – Palais des Festivals, hôtel Marriott, Espace Miramar, cinéma Les Arcades – avec plus de 50 films IA projetés et une compétition structurée par formats (courts, longs, publicités, micro‑séries). Le festival se présente comme un « laboratoire vivant » où se croisent artistes, producteurs, fournisseurs d’outils et institutions, pour discuter de création, de copyright, de modèles économiques et d’infrastructures. Le Département des Alpes‑Maritimes, co‑organisateur du WAiFF, insiste d’ailleurs sur une idée clé : l’IA « ne remplace pas l’humain, mais enrichit les possibilités artistiques », des films primés comme Costa Verde ou RendAI-vous en étant les vitrines symboliques. Cult.news décrit une bascule : au WAiFF, la question n’est plus de savoir si l’IA peut produire des images crédibles, mais comment ces images s’insèrent dans les pipelines de production, avec des films hybrides combinant prises de vues réelles, archives reconstituées et séquences génératives. À Paris, l’Artefact AI Film Festival, organisé avec le réseau de salles mk2, va encore plus loin en imposant l’usage d’outils d’IA à chaque étape de production pour ses courts métrages (écriture, tournage, post‑production) tout en confiant la présidence du jury à un cinéaste comme Cédric Klapisch, emblème d’un cinéma d’auteur européen. Ces festivals annexes jouent un rôle que Cannes n’endosse pas encore directement : celui de scène d’expérimentation assumée des formes « IA natives ».

Le World AI Film Festival, vitrine explicite des films générés ou assistés par IA, installé à Cannes.


Capacité, vitesse, compatibilité : la pression cachée des films IA sur les festivals

Pour un festival, accueillir des films qui intègrent massivement l’IA ne se réduit pas à trancher une question symbolique d’auteur : c’est aussi absorber une nouvelle complexité technique. Les pipelines IA‑first multiplient les formats intermédiaires (projets de modèles, assets de diffusion, caches temporels) et les allers‑retours entre outils, ce qui accroît le risque d’incompatibilité en bout de chaîne si la normalisation n’est pas rigoureuse. La vitesse d’itération promise par les modèles génératifs – reshoot virtuel en quelques heures, corrections massives de VFX, test de plusieurs coupes d’une même séquence – peut se traduire, côté festival, par des envois tardifs, des exports de dernière minute, des mises à jour de DCP jusqu’à la veille de la projection. Cette accélération heurte les contraintes logistiques bien connues des services techniques des grands festivals : vérification des copies, tests de projection, gestion des sous‑titres, archivage. À plus long terme, l’explosion des œuvres générées ou partiellement générées pose une question de capacité pure : combien de films IA un festival peut‑il raisonnablement visionner, calibrer et projeter avec des équipes humaines limitées ? Le WAiFF revendique déjà plusieurs milliers de candidatures dans le monde, dont une poignée seulement parvient jusqu’à Cannes. Si la production IA continue sa croissance exponentielle, les comités de sélection devront inventer de nouveaux filtres – algorithmiques ou humains – pour ne pas être noyés sous des contenus générés à bas coût.


Coûts et asymétries : qui peut vraiment produire des films IA pour Cannes ?

Sur le papier, l’IA est souvent vendue comme un outil de réduction des coûts : automatisation de tâches chronophages, génération rapide de moodboards animés, doublage multilingue accéléré. Des analyses sectorielles y voient un levier de créativité et d’économie pour les métiers de la post‑production, de l’animation et des VFX, en particulier pour les structures déjà équipées en matériel de calcul haute performance. Dans la pratique, la production de films IA ambitieux reste dominée par ceux qui peuvent se payer des clusters GPU, des licences logicielles avancées ou un accès préférentiel aux clouds hyperscale, c’est‑à‑dire les studios et plateformes dotés de trésoreries importantes ou de partenariats technologiques. Les festivals IA comme WAiFF ou Artefact mettent en avant l’ouverture à des créateurs « néophytes », mais la réalité matérielle reste contraignante : temps d’entraînement de modèles, coûts de stockage des datasets, rendus répétitifs jusqu’à obtenir une image « digne » du grand écran. Cette asymétrie se répercute à Cannes : un auteur indépendant qui arrive avec un film IA artisanal, produit sur une infrastructure minimale, se retrouvera en concurrence avec des œuvres où l’IA est mise en scène par des studios disposant de pipelines industriels optimisés. Sans garde‑fous, l’IA risque moins de démocratiser l’accès au festival que de renforcer le pouvoir de ceux qui contrôlent le calcul et les données.


Entre fascination et méfiance : un cinéma sous tension

La coexistence, à Cannes, d’un Festival international du film qui se veut rempart symbolique contre l’IA‑auteur, d’un salon WAICF célébrant l’IA dans tous les secteurs et d’un WAiFF qui revendique les films générés comme nouvelle avant‑garde, crée un paysage paradoxal. D’un côté, la Croisette reste le théâtre d’un rituel centré sur les corps des acteurs, la mise en scène des auteurs et le poids des œuvres « humaines ». De l’autre, les mêmes lieux deviennent, quelques semaines plus tôt, les vitrines d’un futur où l’IA s’invite partout, des services municipaux aux pipelines de production audiovisuelle. Cette tension se retrouve dans les discours : au WAiFF, des artistes et producteurs défendent l’IA comme outil de « rupture artistique » et de réinvention des archives, capables de recréer des images d’événements jamais filmés ou de donner une deuxième vie à des fonds d’archives incomplets. À Cannes, Iris Knobloch affirme simultanément que le festival « ne ferme pas les yeux » sur l’IA mais refuse qu’elle se substitue aux créateurs humains. Entre fascination technologique et défense d’un imaginaire de l’auteur, l’équilibrisme est permanent.


Conclusion provisoire : Cannes doit choisir son récit

Cannes n’est pas seulement un festival de films : c’est un dispositif de récit sur ce que le cinéma « doit être » à un moment donné. Que ce dispositif continue d’ignorer l’IA dans ses règles d’éligibilité alors même que la ville se présente comme « capitale mondiale de l’IA » et que des festivals dédiés aux films générés occupent le même Palais, est un choix politique – celui de laisser la norme se construire ailleurs. Le mouvement engagé par les Oscars – réaffirmer la centralité de l’humain sans diaboliser les outils – fournit un point d’appui, mais l’Europe a ses propres institutions (CNC, Observatoire de l’IA, régulation européenne) et peut inventer d’autres cadres, plus attentifs à la diversité des filières, à la préservation des œuvres et à l’impact écologique du numérique. Pour les producteurs, distributeurs et techniciens, la vraie question n’est peut‑être pas « l’IA aura‑t‑elle le droit de monter les marches ? », mais « quel type d’IA, sous quelles conditions d’énergie, de droits et de gouvernance, les festivals choisiront‑ils de rendre visibles ? ». 

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